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Les dispositifs numériques muséaux : l’exemple de l’exposition Énergies

Le 12 octobre 2010 par Marion Sabourdy

Après une petite révision des différents types d’énergie, leurs sources et leur utilisation dans la première partie de l’exposition « Énergies » (1), le visiteur, « devenu un énergivore averti, est prêt à entrer dans le gigantesque cylindre en construction. Passant de la lumière du jour à la pénombre, le voilà dans le creuset ou s’échafaudent les scénarii de l’avenir de l’énergie » présente non sans emphase le dossier de presse de l’exposition.

Le visiteur quelques peu intimidé pénètre donc dans le tout nouveau dispositif muséologique conçu par la Cité des sciences et présenté comme une « expérimentation forte du point de vue multimédia » par Matteo Merzagora, un des deux muséographes de l’exposition. Le cylindre est « ouvert depuis cet été mais son fonctionnement n’est stable que depuis une semaine » précise Matteo. La raison : un matériel ultra-sensible qui ne souffre aucun excès de lumière. « Les écrans sont sensibles aux infrarouges (2), explique Pierre Duconseille, commissaire et chef de projet, il a fallu les protéger des rayons du soleil qui se reflètent sur la Géode ».

La partie haute du cylindre « se déploie en couronne sur toute [s]a circonférence. De grandes images, des compteurs dynamiques [et] des mots clés (…) donnent le contexte au visiteur ». La partie basse « est constituée par un mur d’écrans tactiles d’une longueur de 25 mètres [qui] projette un immense panoramique, une représentation (…) de la Terre qui donne accès aux contenus scientifiques, techniques, économiques et sociétaux. Les menus de consultation sont accrochés au paysage par des objets symboliques (usines, villes, population…) ».

Selon les concepteurs de l’exposition, ces deux parties constituent une « expérience physique autant qu’intellectuelle » pour le visiteur. Matteo, qui a travaillé pendant environ trois ans sur les contenus présentés sur ce dispositif explique qu’il « faudrait rester environ trois heures si on souhaite tout voir. C’est le cas d’une visiteuse que j’ai eu l’occasion d’observer. Elle a consulté absolument toutes les informations présentées ». Une diversité qui selon lui prouve qu’il n’existe pas de solutions toute faite et unique dans le domaine des énergies. Fin connaisseur des musées internationaux, l’italien indique : « des études ont montré que les visiteurs passaient en moyenne 20 secondes devant les manipulations interactives. Cela me semble suffisant dans le cas d’une exposition légère. Si le thème est exigeant, il faut un outil qui demande un effort plus important aux visiteurs au départ mais qui lui permet d’explorer la problématique avec plus de profondeur ».

Un choix éditorial fort est proposé ici. Chaque menu propose une petite introduction d’environ 30 secondes présentée par un interprète en langue des signes (et accompagné de la traduction sonore en plusieurs langues). « Nous avons fait ce choix car la langue des signes est plus spectaculaire » précise Pierre Duconseille. « Cette langue restitue une dimension physique à une exposition numérique, renchérit Mattéo, par exemple pour dire « éolien », on fait tourner la main, ce qui se comprend immédiatement ». Dès la fin de l’introduction, le visiteur est amené à donner son avis sur la thématique en choisissant entre deux propositions.

Par exemple sur le thème du nucléaire, le menu propose de choisir entre continuer les recherches scientifiques sur le nucléaire (85% des personnes interrogées sont pour) ou les abandonner. Souvent, comme dans l’exemple cité précédemment, les choix peuvent paraître simplistes. On aimerait pouvoir cliquer sur une troisième proposition « mais c’est justement une bipolarité qu’on expérimente régulièrement en tant que citoyen, notamment lors des élections. Nous avons fait le choix de placer les visiteurs dans cette situation, pour qu’ils aient à faire des choix parfois « douloureux » ».

Les informations sont alors présentées après le « vote », comme des données chiffrées provenant de l’Ademe sur les écoquartiers ou la thermographie des façades de bâtiments construits entre 1900 et 2000. «Nous avons privilégié l’approche « science et société », et pas seulement la technique » affirme Matteo. Pour preuve, la présentation du module sur la convention de Rio et le protocole de Kyoto via des extraits de journaux télévisés réels.

Enfin, trois tables interactives complètent le dispositif et « proposent aux visiteurs des jeux collectifs et participatifs ». L’un d’eux « invite les joueurs à acquérir et à partager des biens et des services ». Un second « est consacré aux économies d’énergie. Il s’appuie sur un anti-héros sympathique dont les choix de vie ne sont pas des plus vertueux ». Le troisième « propose de se mettre aux commandes d’un pays imaginaire. Chacun va devoir assurer, à partir des différentes sources d’énergie disponibles, un approvisionnement suffisant et permanent pour son pays ».

Le choix des tables multi-touch est séduisant, ergonomique et se répand dans les musées et centres de l’hexagone et d’ailleurs. Pourtant, les possibilités offertes par ce type de tables « peuvent largement être améliorées, avance Matteo, pour l’instant, nous ne sommes qu’au stade du jeu de société numérique. On pourrait faire la même chose voire mieux avec un médiateur. Il y a encore de l’innovation possible : exploiter les vrais outils du numérique, comme les réseaux sociaux par exemple, ou la possibilité d’introduire l’information en temps réel. Leur introduction au sein d’une exposition pose encore plusieurs problèmes mais c’est sans doute le prochain défi de la muséographie scientifique ».

Lors de ses escapades au sein de l’exposition, Matteo a observé une bipolarité du public : « l’omniprésence physique de l’information – qui se balade sur les écrans, sans être ancrée en un point fixe – semble déranger les personnes de mon âge, habituées à trouver l’information en un seul lieu. Elles vont donc plutôt se diriger vers les tables et rester timides par rapport aux écrans. D’autres, plus jeunes, au contraire vont directement toucher les écrans. L’exposition est faite de telle façon qu’on s’y plonge dedans totalement ou pas du tout. Il n’y a pas de demi-mesure ».

Et comme les visiteurs viennent rarement seuls mais plutôt en famille ou entre amis, « le défi est de réussir à faire cohabiter toutes ces personnes dans l’exposition. En ce qui concerne le numérique, nous nous penchons sur les contraintes de l’interface individuelle et les possibilités offertes par les contenus collectifs » termine Matteo.

Notes

  1. Lire notre article précédent au sujet de l’exposition.
  2. Les écrans sont si sensibles que le flash de mon appareil photo pendant la présentation d’un interactif a entrainé le retour à l’écran de départ.

>> Illustrations : Knowtex (Flickr, CC)

6 commentaires

  1. Enro le 12 octobre 2010 à 15:39

    Merci pour ce billet ! Par contre je n’ai pas compris à quoi sert la sensibilité infra-rouge des écrans (si elle sert à quelque chose) ?!

  2. Marion le 12 octobre 2010 à 16:12

    Merci pour ton commentaire @Enro.
    La sensibilité infra-rouge ne « sert » pas… En fait c’est un exemple de fragilité du matériel. Les concepteurs ont du « calfeutrer » ces écrans dans le cylindre pour ne pas les exposer à trop de lumière.

  3. StephaneChevalier le 13 octobre 2010 à 10:43

    Article très intéressant, merci.

  4. Enro le 13 octobre 2010 à 22:17

    Quand même, des écrans qui sont sensibles aux IR, si ce n’est pas pour interagir avec eux, ça m’étonne un peu… Mais merci Marion de ta réponse !

  5. Marion le 18 octobre 2010 à 17:10

    Merci @StephaneChevalier et @antoine (si de tels écrans ont une utilité dans cette expo, on ne me l’a pas dit…)

  6. Espace des sciences le 03 mars 2011 à 11:25

    Très bien, article très intéressant. Le problème est le coût de ces dispositifs, pour des lieux culturels de taille intermédiaire et pour des expositions temporaires. N. Guillas, EDS.

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