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Matteo Merzagora : « Il y aurait besoin d’un peu de conflictualité dans la culture scientifique »

Le 15 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Matteo Merzagora est membre du groupe Traces et directeur de la programmation de l’Espace des Sciences Pierre-Gilles de Gennes à Paris. Dans cet entretien, il revient sur les débats qui agitent le milieu professionnel de la culture scientifique et technique en France.

Quel est votre relation avec la culture scientifique et technique ?

Je fais partie du groupe Traces, un groupe de personnes qui participent au milieu de la culture scientifique (1). Mettre le savoir scientifique en relation avec d’autres savoirs et avoir un oeil réflexif fait partie de nos activités. Depuis 2005, le groupe s’est structuré et les engagements professionnels ont parfois mis un peu dans l’ombre les moments de réflexion. Nous avons notamment en charge la gestion de l’espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes, depuis 2011, une responsabilité qui nous a enlevé du temps pour « juste discuter ».

Auparavant, en Italie, j’ai participé à des groupes semblables, comme le groupe ICS (Innovations dans la communication des sciences) à la SISSA (Scuola Internazionale Superiore di Studi Avanzati) de Trieste. La culture scientifique y était pensée selon le modèle Venise, developpé surtout par Pietro Greco : étudier les sciences dans la société revient à étudier les ponts entre les sciences et les différents acteurs sociaux.

Quels objectifs donnez-vous à la culture scientifique et technique ?

Ma vision de la culture scientifique – celle aussi du groupe Traces – se réfère beaucoup à Jean-Marc Lévy-Leblond. C’est un discours qui a maintenant une vingtaine d’années et qu’on peut lire dans un ouvrage référence : La pierre de touche. Ce chercheur en physique avait vu la nécessité d’une mise en culture de la science, d’un regard critique. Parler de culture scientifique doit correspondre à une appropriation de ce sujet par la société toute entière et pas seulement à un groupe particulier. C’est le moment où la science sort de ses structures de production et s’expose aux critiques.

En clair : on ne peut pas faire une culture scientifique uniquement avec les chercheurs, chacun peut avoir un regard sur la science et donner son avis même si tout le monde n’a pas le même titre. Les décisions de production du savoir scientifique ne doivent plus être prises uniquement dans les organismes chargés de cette production : on est dans ce que John Ziman appelle le « système post-académique ». Mais attention, cela ne signifie pas que je suis favorable au relativisme : tous les savoirs n’ont pas le même rôle et la même valeur.

Est ce une vision partagée par les acteurs de la culture scientifique ?

La culture scientifique et technique regroupe des choses assez différentes : le patrimoine, une dimension prédominante jusqu’à ces dernières années ; la science à l’école – comme la Main à la pâte – avec des acteurs qui travaillent entre le « dans l’école » et le « hors l’école » ; le mouvement des citizen science, très développé en Angleterre, un peu moins en France, même s’il y a QSEC, Vivagora, les conventions de citoyens ; la tradition de « l’éducation populaire », avec le Palais de la découverte, qui a un peu de mal à se renouveler…

Les objectifs des gens qui se reconnaissent dans le « chapeau » culture scientifique sont différents, voire opposés. On a manifestement trouvé un mot qui convient à tout le monde, encore faut-il lui donner un sens commun… C’est dans cette optique que le groupe Traces a lancé en 2010 le manifeste Révoluscience. Nous avons essayé de clarifier le terrain de la culture scientifique et technique, de rendre visible certains implicites. Nous avons eu des gens qui ont soutenu le manifeste alors qu’on a des désaccords avec eux, d’autres qui n’ont pas soutenu alors qu’on travaille bien ensemble. Ce manifeste est une première étape…

Sur le modèle du manifeste, des débats sont-ils régulièrement organisés ?

Actuellement, on profite du flou du terme pour ne pas s’opposer… Il a permis à tout un milieu de se rassembler mais je pense qu’on devrait discuter de ce qu’il signifie. Si on ne le fait pas, c’est certainement parce que la communauté n’est pas encore assez reconnue, que le débat dans la culture scientifique n’est pas encore ouvert. On aurait besoin d’un peu de conflictualité dans ce milieu, entre chercheurs en STS (Science and Technology Studies), scientistes, partisans de l’économie de la connaissance…

Je suis allé à l’assemblée du PCST (Public Communication of Science and Technology). Il s’agit d’un réseau qui se veut interdisciplinaire et qui publie la revue Public Understanding of Science. Le niveau de débat dans cette assemblée était assez bas…  Le niveau de discussion entre associations est bien plus intéressant parce qu’il n’y a pas d’enjeux financiers, ni académiques. D’ailleurs, ce réseau entre associations françaises est assez unique au niveau européen. Par rapport à l’Italie, c’est impressionnant. Pour moi, c’est le signe d’une culture scientifique et technique bien vivante.

Note

  1. Voir : « Ceux qui font vivre le groupe Traces »

>> Illustration : Knowtex (Flickr, CC)

3 commentaires

  1. Camille Cocaud le 16 août 2012 à 14:16

    Ils sont très bien ces articles sur la CSTI. D’autant plus que la série est écrite par un camarade étudiant de Paris. Bien joué !

  2. Nicolas Loubet le 16 août 2012 à 22:15

    Au plaisir d’avoir tes réactions :) N’hésiter pas à rentrer en contact avec Florent, le journaliste qui a géré le dossier !

  3. Alexandre Moatti le 27 août 2012 à 12:12

    Je suis pour ma part assez favorable à un « conflit » (raisonné) tel qu’indiqué entre chercheurs STS (science studies) et « scientistes » – à condition de définir ce dernier terme, sans lui donner un caractère systématiquement négatif.

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