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Stop #5 : la baie de San Francisco

Le 7 décembre 2012 par Clio Meyer

Dernier arrêt pour Clio dans le cadre de son reportage aux États-Unis : la baie de San Francisco. C’est ici qu’elle a découvert les espaces de coworking et les hackerspaces qui irriguent les startups. Tour d’horizon.

La baie de San Francisco

À première vue, le quartier financier de San Francisco ressemble à n’importe quel autre : des immeubles géants en verre, des entrepôts immenses, des coffee shops épurés où certains hommes en costard vont chercher leur sandwich à la pause déjeuner. Et pourtant… il s’y déroule des affaires dont la réputation s’étend dans le monde entier. Pour beaucoup, la Silicon Valley c’est LA Mecque des nouvelles technologies.

Je m’interroge. Qu’est-ce qui fait de la baie de San Francisco un endroit si particulier ? Pourquoi considère-t-on que la Silicon Valley crée un environnement particulièrement favorable à l’innovation technologique ? Pour comprendre, je me dis qu’il n’y a rien de mieux que de me glisser dans la peau d’un local pour un jour… Dans le BART, le métro local, la première chose qui me frappe, c’est la population jeune et mixte, avec beaucoup de femmes et de jeunes en jean, chemises colorées, munis de mallettes ou de sacs à dos sportifs.

Je sors à Montgomery station, face à la Second Street, le cœur du centre des affaires. Une campagne publicitaire sur les poteaux de lampadaires donne le ton : “Le monde a besoin d’une nouvelle définition de l’entrepreneuriat”.  Dans la rue je suis la seule à ne pas avoir de café à emporter à la main… j’entre vite dans un coffee shop. Le magasin s’appelle La Boulange et sert du vrai bon pain avec de la confiture et du nutella en libre service. J’apprends que ce sont deux français qui ont créé cette chaîne… et qu’elle a été rachetée par Starbucks. Mon gobelet en carton 100% compostable à la main, je commence mon enquête.

Des espaces de coworking

Ma première destination est un espace de coworking, un mot derrière lequel se tient du vécu : “La majeure partie de votre travail se fait sur ordinateur ? Vous avez trainé dans des centaines de cafés pour ne pas rester sur votre canapé ? Vous aussi vous n’en pouvez plus de perdre la connexion internet au Starbucks du coin lorsque vous faites une transaction ? Créons un espace qui nous ressemble avec les avantages d’un café internet, de notre maison et de notre bureau sans les inconvénients, pour travailler côte-à-côte !

Des espaces de coworking ont ouvert un peu partout dans le monde. À San Francisco, où le concept est né, ces espaces vont un peu plus loin. En plus de l’espace “touriste” où les particuliers et les hommes d’affaire en déplacement sont accueillis, nombres d’entre eux proposent à des entreprises et à des habitués d’y établir leurs bureaux, en échange d’un loyer bien plus abordable et flexible que la location de locaux. Les espaces de coworking se situent tous à proximité du centre des affaires et occupent souvent d’anciens entrepôts désaffectés ou des appartements.

Je visite un premier espace appelé Next Space, situé dans un immeuble peuplé d’entreprises. Je m’installe aux côtés d’une fille absorbée par l’écran de son ordinateur, des écouteurs dans les oreilles. L’ambiance est accueillante mais chacun rate dans sa bulle. Sur un tableau blanc, il y a le programme des soirées : lundi « jeux », mardi « beer pong », mercredi « atelier gâteaux », jeudi « cocktails », vendredi « barathon »… Je suis très emballée car c’est le premier espace de coworking que je visite… Cela dit, rétrospectivement, je m’aperçois qu’il est plutôt standard.

Citizen Space : premier espace de coworking

Je découvre ensuite Citizen Space connu pour être le premier espace de coworking de San Francisco (le premier au monde !). D’après les photos du site, je m’attends à un espace plutôt chic où des hommes en costard tweetent sur leurs i-Pad dans une grande salle vide et avec une belle vue sur San Francisco. En réalité, l’entrée se fait par les poubelles d’un grand garage. Il faut être un habitué pour remarquer la petite porte qui s’ouvre sur Citizen Space. Passé un long rideau, je découvre une grande salle un peu en désordre, avec un mobilier de récup et une atmosphère familiale. On se croirait dans un squat de Berlin.

On se sent tout de suite à l’aise. Une petite femme toute souriante est à l’accueil et fait payer le tarif visiteur : 20 dollars la journée. C’est un peu cher, mais ça en vaut la peine. Je dis que je suis reporter et que j’ai deux/trois questions à poser. C’était le mot à ne pas prononcer. La femme me dit qu’elle va demander l’autorisation à son mari, qui est le gérant de l’espace. Le bonhomme est occupé au téléphone. En attendant je m’installe et je rencontre Sahra, une jeune très sympathique qui a co-monté une startup, the White Truffle.

Elle a des piercings un peu partout et une crête rose sur le crâne. Elle me dit qu’elle va lancer une seconde startup la semaine prochaine. “J’ai eu l’idée il y a trois semaines, j’ai rencontré un entrepreneur en décrochant mon vélo, et il m’a dit qu’il voulait me financer. J’ai trouvé une graphiste et voilà !” Je cache ma surprise, mais mon étonnement doit transparaître. “Ici, si tu sais faire quelque chose de bien, on t’embauche pour ce que tu sais faire de bien et tu le fais, on se fout de savoir d’où tu viens ou si tu as obtenu un diplôme.

Le manager de Citizen Space en a fini. Il a accepté de se prêter à une interview rapide. C’est quelqu’un de chaleureux qui gère son business et s’avère doué en affaires. Il gère l’espace mais ce n’est pas lui qui l’a créé. Il l’a racheté de sa fondatrice qui est partie en créer d’autres à travers le pays. Quand je lui demande la particularité du lieu, il me fait un calcul scrupuleux sous les yeux pour me dire qu’avec 425 dollars par mois, j’ai un accès illimité à tous leurs services, deux tables et une adresse pour lancer ma boîte.

Des espaces de coworking aux start-ups

Je poursuis par un déjeuner avec Joe Cabrera, employé dans une énième startup (Relevvant). Joe et ses collègues partagent les bureaux avec une compagnie britannique qui travaille sur une nouvelle application permettant d’afficher les meilleures photos de voyage de ses amis lorsqu’on se connecte à un réseau social. « Ce sont des gens très créatifs ; cela inspire beaucoup. » Lorsque je dis que son bureau est en fait assez proche d’un espace de coworking, Joe n’est pas d’accord : «Un espace de coworking, c’est très bruyant et j’aime être dans un environnement calme pour travailler. Mais c’est vrai que j’aime bien l’idée de partager un espace avec des gens aux intérêts différents. »

De grosses entreprises essaient d’intégrer cette idée de coworking, mais cela ne marche pas très bien et elles reviennent dessus. Selon Joe,  les gens aiment avoir leur propre espace pour être productifs, alors que les espaces de coworking tournent plutôt autour du côté social.

Au Rocket Space, l’espace de coworking – accélérateur de startups favori des entrepreneurs dynamiques, tout semble réuni. Une population ouverte et jeune, un silence parfait et une agitation permanente. Au troisième étage, de nouvelles startups se partagent l’espace. Les idées bouillonnent, les gens parlent très rapidement et à voix basse. Je vais voir Sahra. Au bout de 3 minutes, elle me dit qu’elle doit reprendre le travail… À côté des imprimantes, je tend l’oreille « Et si on vendait cette approche à l’étranger ? ». Le slogan affiché partout – « Soit exalté & Fait des choses » – témoigne bien de la folie créative et productive. Ici, ça fuse et ça décolle. De nouvelles idées émergent vraiment toutes les minutes et les startups prospèrent.

Le coworking fait son chemin

Ça n’est pas un hasard si le mouvement est né à à San Francisco. Le coworking permet une flexibilité tout à fait adaptée aux startups qui naissent en permanence. D’ailleurs, le terme est tellement flexible qu’il évolue au moins aussi vite que les communautés qui l’ont inventé… Ce concept est né d’un esprit d’ouverture et des valeurs chères à San Francisco : le partage, le dynamisme et l’ambition. Depuis, au même rythme où s’est développée la communauté des « makers« , beaucoup de structures et d’initiatives hybrides ont fleuri.

C’est le cas du Tech Shop, qui va bientôt ouvrir un atelier à Paris. Ce mix entre un Fab Lab et un espace de coworking (un peu lucratif) propose un attirail de machines, de la perceuse à la fraiseuse 2D, en passant par les outils de coupe laser ou de moulage sous vide. Les membres doivent payer un abonnement et suivre des cours d’initiation avant de pouvoir les utiliser. Pour les machines les plus utilisées, il faut même réserver une plage horaire et l’utilisation de la fraiseuse à jet d’eau est facturée 2 dollars la minute !

Autant dire qu’il faut réfléchir à deux fois avant de se lancer dans une telle dépense, et voir ses fantasmes à la baisse, en revenant vers des outils plus basiques, tout aussi efficaces. Une salle de conférence, des salles de classes, des ordinateurs avec des logiciels de design 3D, scanners, imprimantes mais aussi des bureaux loués à des entreprises et un grand espace collectif avec une cuisine sont à disposition des membres qui s’y retrouvent. Après avoir créé une lampe, certains d’entre eux l’ont mise sur Facebook et comme beaucoup de gens l’ont aimée, ils ont monté une entreprise en louant les bureaux du Tech Shop.

NoiseBridge, le hackerspace

De son côté, NoiseBridge est l’équivalent anarchiste du Tech Shop. Cet hackerspace, repère d’anticonformistes, n’est pas situé dans le centre des affaires. Co-fondé par l’icône Mitch Altman en 2008, il se trouve au cœur de la Mission, un des quartiers les plus populaires de San Francisco. Passé la grille, il faut monter au dernier étage d’un immeuble sombre. Dès le couloir d’entrée, on sent que la communauté est très présente ici, que des gens vivent, créent, échangent, se creusent la cervelle et évoluent ensemble.

Quand j’entre, tout le monde me sourit. Les gens sont calmement occupés, mais sont bienveillants à l’égard de ce qui se passe ailleurs. Un des seniors, ce vieux sage aux cheveux longs grisonnant sorti d’un manga japonais, est en intense conversation avec un jeune étranger. Le désordre ambiant crée une atmosphère familiale. Il y a des étagères remplies de composantes électroniques, des canapés avec une bibliothèque bien fournie en livres d’informatique et une cuisine accueillante qui sent la nourriture biologique-progressive-fait-maison. « Ils font pousser des champignons » me dit un visiteur en m’indiquant le « East-wall » côté levant.

Dug, un habitué des lieux, me fait visiter : plans de travail, coin soudure (les composantes sont posées sur les étagères par les gens qui n’en on plus l’utilité, et n’importe qui peut les utiliser), un atelier bois, des ordinateurs, deux salles de classe, les machines les plus abordables qu’on trouve dans les fablabs et un coin de lancer de ballons atmosphériques. Le tout est accessible à n’importe qui est intéressé et gratuitement.

Avec toutes ces rencontres, je crois avec saisi ce que signifie le concept de Silicon Valley. Son modèle d’innovation, à première vue assez simple, est celui de réunir tous les acteurs de l’innovation au même endroit. Ici, à San Francisco, on rencontre vraiment son investisseur en allant acheter ses cigarettes. Mais on aurait tort de se rappeler uniquement de cet aspect-là. Car en regardant de plus près, la population s’avère très diverse. À mon sens, la force de la Silicon Valley réside en ce que chaque communauté tire profit de sa propre spécificité.

>> Illustrations : Clio Meyer (Flickr, CC), Nextspace Coworking + Innovation Inc (Flickr, CC), maltman23 (Flickr, CC), El Frito (Flickr, CC)

1 commentaire

  1. Annie Brossas le 12 décembre 2012 à 20:25

    Merci pour ce reportage au coeur de la créativité et de l’innovation.
    A adapter très vite en France à côté des labex, idex and co…

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